Né à Bab El Oued - 1948 - ALGER

 

André TRIVES

BAB EL OUED LA SPORTIVE

A Bab el Oued la pratique du sport occupait une place importante dans la vie tout naturellement. Il suffisait de voir le regard admiratif des enfants pour les tenues de sport aux couleurs distinctives des clubs et associations du quartier pour comprendre que la relève était assurée pour des siècles. Les aînés marquaient de leurs exploits chaque époque et servaient d'exemple à tous ces gamins en espadrilles qui courraient à perdre haleine derrière une balle en papier ficelé. La consécration suprême c'était de revêtir à son tour le maillot portant l'écusson distinctif de son club chéri et faire partie de l'équipe fanion qui disputait une rencontre sur le stade Marcel Cerdan ou sur le terrain des HBM de la rue Cardinal Verdier. Le quartier pouvait se venter de posséder la première piscine olympique à l'eau de mer construite sur les bains militaires d'El Khettani dont les plans-béton avaient été dessinés par un fils de BEO: Henri AIME. Si le foot était le sport le plus pratiqué avec notre vedette internationale Marcel SALVA, l'enfant du Beau Fraisier, force est de constater que BEO faisait montre d'un éclectisme remarquable: la jeunesse s'adonnait avec passion au basket, au hand ball, au volley ball, au cyclisme, au cyclo cross, à la gymnastique, à la natation, au sauvetage en mer, à l'athlétisme, au motocross, à la boxe avec notre champion d'Europe Albert YVEL, à l'halthérophilie, au culturisme, au judo, à la danse, aux jeux de boules, et les associations loi 1901 dont certaines avaient fêté leur cinquante ans d'existence avaient pour nom: le Sporting Club Algérois ( SCA dit"la spardégna"), le Sport Athlétique de BEO(SABO), l'Olympique de BEO (OBO), la Joyeuse Union Algéroise (JUA), le Foot Ball Club Rochambeau (FCR), le Racing Club de Nelson (RCN), l'Association Sportive des Habitations à Bon Marché (ASHBM), la Pro Patria, la Patriote, le club de gymnastique Ste Thérèse.

Tous les jeudis voyaient les confrontations sportives des écoles et collèges de BEO aux divers championnats de l'OSSU qui se déroulaient au stade Leclerc des Tagarins. Tôt le dimanche matin alors que Bab el Oued s'éveillait lentement, de partout des groupes de jeunes, sac de sport en bandoulière, prenaient d'assaut les vestiaires où une odeur d'huile camphrée remplissait copieusement les narines. Les salles situées en sous-sol, les terrains enclavés au sein des cités HLM, le stade Cerdan que la mer inondait à chaque tempête, le Foyer Civique, le stade de St Eugène ou le Stade municipale qui disposait d'un vélodrome, accueillaient une foule de passionnés où les cris résonnaient d'enthousiame et les applaudissements appuyés marquaient les joies de la victoire.Souvent par la fenêtre des cuisines qui surplombait le déroulement d'une partie, les mamans qui gardaient un oeil sur les marmites, ne manquaient pas de participer à la liesse collective. C'étaient de beaux moments d'allégresse ou de déception qui s'emparait de ce petit monde sensible aux valeurs que le sport essaie de transmettre: dépassement de soi, solidarité, courage, fidélité.

Faire revivre Bab el Oued la sportive, c'est remettre en mémoire des beaux moments de camaraderie et de fraternité, des périodes délicieuses de rencontre et d'amitié. Plusieurs générations à leur tour y ont cru et se sont évertuées à transmettre ces valeurs de respect et du goùt de l'effort que la discipline sportive peut apporter; elles ont écrit de belles pages d'avanture humaine et donné la passion du sport aux générations qui suivaient. Si je vous pose cette question:" quelle a été le dernier club sportif en Algérie et dans quelle discipline, a avoir été champion de France avant notre départ en 1962?" Vous connaîtrez la réponse dans un prochain message.

BAB EL OUED LA SPORTIVE ( suite au message)

Je posais la question suivante:" quelle était le club sportif d'Algérie qui pouvait se targuer d'avoir été le dernier avant juillet 1962 à avoir remporté un titre de champion de France ?" C'était me semblait-il une information intéressante et exceptionnelle de rappeler pour l'histoire, les derniers sportifs ayant inscrit au palmarès, juste avant notre départ, un titre national. Et notre ami suédois SELLAM avait vu juste: c'est le SABO (Sport Athlétique de Bab el Oued) en judo qui a obtenu en équipe ce titre de gloire; ces derniers héros s'appelaient: André UDARI, Alain PEREZ, Claude NOUCHI et Christian AMANATIOU auquels il faut ajouter les entraîneurs Raoul DIPAS et Henri MONDUCCI. Ce fut un véritable exploit compte tenu des circonstances inimaginables de l'époque; jugez plutôt: il faut se souvenir des évènements dramatiques qui s'étaient déroulés quelques jours auparavant dans le quartier avec le blocus de la honte et le massacre d'innocents, assassinés par l'armée française rue d'Isly alors qu'ils voulaient apporter des vivres à leurs famille et amis de Bab el Oued. Malgré l'abattement et le désespoir, la décision fut prise que le SABO serait présent à Paris pour les finales nationales. Et c'est là que nos judokas furent confrontés à la pire des situations: l'exode avait commencé et Maison Blanche étallait de longues files d'attentes pour des avions qui décollaient sans eux. Les vols étaient tous surbookés et après 48 h de palabres et d'entêtement sur le tarmac, il leur fut octroyé sur des vols différents le sésame d'embarquement. A Orly, après un rassemblement mouvementé, un taxi les amena au stade Pierre de Coubertin où ils arrivèrent à l'ultime minute des délais impartis à la pesée. Les combats étaient programmés une demi heur plus tard. Comment faire abstraction de l'aventure qu'ils venaient de vivre, comment se débarrasser de la pression morale et évacuer la fatigue physique qui se ressentait après deux nuits passées sur le carrelage de l'aéroport d'Alger, quelle énergie pouvaient-ils retirer de la diététique des casse-croûte avalés à la hâte. Et malgré toute cette adversité qu'ils avaient vaincue, ils se présentèrent sur les tatamis avec un mental de guerrier. Combat après combat, ils prirent conscience de vivre la plus importante journée de leur vie; ils devaient se dépasser, puiser dans les réserves et vaincre pour leur famille, pour le club, pour Bab el Oued. Le dernier "IPPON" couronnant leur succés, les fit jaillir au ciel; ils sautaient de joie, les larmes étincelaient leur visage, c'était indescriptible, ils venaient d'accomplir quelque chose de grand. C'était Bab el Oued en train d'agoniser qui venait de retrouver dans un dernier sursaut de la fierté, de la dignité.

Leur retour sur Alger où la moiteur de l'été était déjà installée, se passa sans aucune difficulté: les avions revenaient à vide. La presse algéroise dans le compte rendu de l'évènement termina sur une note optimiste en signalant que tous les combattants s'étaient engagés à faire sinon mieux, du moins aussi bien l'année prochaine. La suite de l'histoire est connue de tous, et nos champions vécurent à leur tour quelques jours plus tard, l'exode avec leur famille. Comme l'avait dit la professeur Pierre Goinard, tous les médecins rapatriés ont fait le bonheur des cliniques et hôpitaux de France alors que c'était notre pays l'Algérie qui en avait le plus besoin. Pour paraphraser cette juste affirmation, je dirai que les sportifs rapatriés formés et expérimentés ont fait le bonheur du sport français en 1962; ils auraient donné cher pour continuer de défendre les clubs d'Algérie dans lesquels ils se sentaient faire partie d'une même famille par le sang et la sueur versée.

Ainsi de nombreux PN culminèrent au sommet du sport français; dans toutes les disciplines des champions connus ou inconnus furent sélectionnés en équipe de France, seul l'accent qu'ils transportaient avec eux pouvait les distinguer. Pour ce qui me concerne, j'ai vécu en permamence le sentiment bizarre et vivace de gagner une compétition non pas seulement pour moi, mais pour la famille de Bab El Oued. Il m'est agréable de redonner vie à cette belle épopée de jeunesse avec les faits les plus marquants d'un palmarès si lointain déjà. Je m'habille de pudeur pour vous dire la fierté que j'ai ressentie au cours de 25 ans de pratique du Judo.

Mon premier titre de champion de France, remporté en équipe de ceintures marrons à Paris en 1960 est inoubliable: nous avions marqué dans le dos des kimonos en lettres rouges "BAB EL OUED"; vous imaginez le regard interloqué de nos adversaires et les railleries qui nous furent réservées au début biensûr mais plus à la fin.

1963- Coupe de France ceinture noire: je perds en finale.

1964- Coupe de France en équipe ceinture noire remportée par 5 algérois: Alain GRANGAUD, Christian AMANATION, Tony TROUGNAC, Jean DE LUCA, et moi-même.

1965- Coupe d'Europe équipe ceinture noire remportée par la France avec 2 algérois: Alain GRANGAUD et moi-même.

1965-1968: J'ai eu l'immense honneur d'être sélectionné en équipe de France à 12 reprises et disputé 3 championnat d'Europe individuel où à Rome, j'ai été battu par décision en demi-finale par le géant de tous les temps, champion de Monde et champion Olympique,le Hollandais Anton GEESINK ( 1,98 m et 135 kg).

Je ne peux terminer sans rendre hommage aux professeurs que j'ai eu et qui ont été de véritable pionniers en introduisant le judo en Algérie vers 1945: Henri MONDUCCI et Roland HENRY(de BEO). Des noms me reviennent et me remmettent en mémoire des beaux moments d'amitié vécus sur les tatamis d'ALGER: DIPAS, FIGAROLA, ASENCI, Ahmed CHABI et son frère, Gaby et Christian AMANATIOU,FICHON, STAROPOLI, MARCELLIN, DJADOUN, HAMM, KOKOUREC, CAIAZZO, TILLOUINE, CASTELLANO, NICOLAS, d'ANDREA, IMMERZOUKEN, DRIZZI, et tant d'autres qui avaient la passion du Judo et que ma mémoire a remisé dans la tirelire des oublis.

HSAMBUCHI

Nostagie

Ils sont la..assis,le corps perclus de douleurs,de renoncements..La veille,les fils sont dit....cette phrase tant redoutée..ils l'ont prononcé!..Comme des automates,ils ont tenté de faire le tri de leur vie,posant une chose,enlevant l'autre ne se décidant pas..ils voudraient tout emporter..mais les fils ont recommandé....tout pour eux est indispensable !..une vie ne peut être emputée de tant de choses!que l'on a gardépreécieusement,qui ont été si difficiles a acquerir!...Soixante ans de labeur...se résoudre a ÇA!...DEUX MALHEUREUSES VALISES!!!..impossible pour eux...Leurs regards balaient les murs de chaque piéce...c'est ici qu'ils sont nés..aimés..eu des peines...qu'ils ont fini par surmonter..ils étaient sure que leur vie se terminerait là..entourer des enfants, nés dans ce lit dans lequel ils sesont tant aimés...des amis avec qui ils partageaient...un peu de farine ,un oeuf,une recette ,une histoire drole!..enfin tout ce qui fait l'amitié...làen un seul jour ..fini..tout s'arrête!..non cela est impossible...partir sans se retourner...recommencer une nouvelle vie ,quand on est au bout de celle -ci!..!Les enfants eux,le detachement sera moins difficile...ils sont jeunes la vie reprendra..même si dans un grand coin de leur mémoire, ils garderontses tendres moments de leur jeunesse...mais eux ?,a l'âge ou normalement le calme et la sérénité sont espérés..tout serait a refaire??!!IMPOSSIBLE!..ils sont fatiguaient las de cet avenir que l'on propose..il n'y en a plus...plus de courage ni de force...ils ont assez donné!..et ne demande maintenant que le repos.....Ils se regarde...les yeux remplis de larmes..se comprennent..Elle se lève, prend ce flaconque le docteur lui a donné: ..lui a-t-il dit...comment dormir la nuit?!..parfois le bruit d'une bombe..les cris..les casseroles tapéesl'un contre l'autre en mesure..pan.pan.pan..pan pan..la sirène des ambulances...puis l'âge aussi,le sommeil se fait plus rare!...Cette terre ils ne la quitteront pas..bien au contraire..!ils vont se fondre en ELLE!..LEUR CHAIRE ,LEURS OS..LA POUSSIÉRE QU'ILS SERONT DEVENUS,MÉLANGÉS A ELLE ,NE FERONT PLUS QU'ELLE!Dans leurs mains ,elle glisse une fleur de jasmin..d'oranger..et citronnier ..qu'ils avaient planté il y a bien longtemps!!...ferment leur paupières..tout est mieux ainsi!...LE lendemain..les fils les ont trouvé,main dans la main...Ils semblait même qu'ILS SOURIAIENT.........

Marc CAIAZZO

Bonjour mes amis de BEO.

En ce jour de Juin 62, départ de notre BEO, comme nous tous, ma maman et moi étions désemparés de quitter cette terre si chère à notre coeur. Nous étions tous les deux perdus dans cet aéroport de Maison Blanche, mon papa n'étant pas là, il était depuis + de 6 mois considéré comme un ultra et l'hote du gouvernement Français au camp de St Maurice l'Ardoise.

Ma maman était inquiète car en Avril, nous etions venus en France pour voir mon père, et nous mos sommes vu refuser l'argent d'Algérie à Marseille. Un chauffeur de taxi Arménien avait payé pour nous et nous avait même donné 100Fr de l'époque (quel brave homme, il etait passé par là lui aussi).

Je n'avait pas encore 14 ans, pourtant j'ai pris de la terre, plutot de la poussière avant de monter dans cet avion et lorque cette maudite carlingue à décollé, je me suis die que jamais plus, je ne verrai: ma rue, mon école de la place Lelievre, mes copains de l'ARMAF, la carrière Jobert et tous mes lieux de jeu préférés.

Avec le temps tout c'est un peu dissipé et maintenant à l'aube de mes 60 ans et grâce à Christian et toutes les personnes qui ecrivent si bien,les souvenirs me reviennent. Merci à tous de nous garder toujours conscients de nos formidables racines. Marco

HSAMBUCHI

Nostalgie

SUR LES PAS DE NOTRE MÉMOIRE...... TOUT RESSEMBLE A UNE PHOTO EN NOIR ET BLANC.... NOUS SOMMES EBETÉS ..IL FAUT POURTANT SE DÉCIDER...LA VALISE A ÉTÉ FAITE ET REFAITE ... MAIS A CHAQUE FOIS LA MÉME QUESTION ...QUE FAUT-IL PRENDRE ..ON NE PEUT PAS..FAIRE UN CHOIX SUR UNE TOUTE JEUNE VIE DE 16 ANS... NOUS AVONS PRIS NOS LIVRES PRÉFÉRÉS..NOS ALBUMS DE TIMBRES ..NOS PHOTOS ET CAHIERS D'ÉCOLIERS..NOTRE COLLECTION DE CARTES POSTALES..UN VIEUX PORTE MONNAIE..DANS LEQUEL NOUS TROUVERONS PLUS TARD ,BIEN PLUS TARD,DANS UN REPLI BIEN CACHÉ UN TICKET DE BUS ..LES FLEURS COUPÉES AUX DERNIERS MOMENTS JUSTE AVANT DE FERMER LA PORTE DE LA MAISON..UN PEU DE TERRE DANS UN MOUCHOIR TREMPÉ DE LARMES... LES ODEURS DE CE MATIN OU NOUS PARTONS SANS DIRE UN MOT..VERS L'AÉROPORT..L'INTERMINABLE QUEUE DE PAUVRES GENS QUI ATTENDENT DEPUIS PLUSIEURS JOURS POUR CERTAIN..VOUTÉS PAR LE CHAGRIN ET LE DESESPOIR..CET OISEAU FUNESTE QUI LES AVALE DANS SON VENTRE ..ET LES REJETERA SUR UNE TERRE INCONNUE...DANS CE MATIN ENSOLEILLÉ LA COULEUR QUI DOMINE ?...LE BLEU ?..NON !!LE BLANC DES MOUCHOIRS QUE L'ON ÉTALE SUR LE VISAGE,PLUS POUR CACHER LA DOULEUR ..QUE POUR LA SUEUR QUI REGNE SUR L'AÉROPORT!....CE QUI FRAPPE...TOUTES CES VALISES DE TOUTES SORTES..CUIR.. CARTON..MÉME DES CAGEOTS..BALUCHONS FAIT EN TOUTE HATE..ENFANTS TIRANTS LES JUPES DE LEUR MÉRE..LE TEMPS EST LONG POUR EUX ..PETITS INNOCENTS DE CETTE VIE QUI N'EN EST PLUS UNE ..BÉBÉS PLEURANTS DE SOMMEIL ..VIEILLARDS QUI SONT RÉSIGNÉS,ET N'ONT PLUS LE COEUR A LUTTER..ILS SENTENT BIEN QUE POUR EUX LA VIE ET LEUR VIE EST FINIE...ILS ONT TOUT VECU.LE FILM DE LEUR JEUNESSE DÉFFILE SOUS LEUR REGARD NOYÉ DE LARMES ! LES PLUS MALHEUREUX CE SONT EUX...ILS N'ATTENDENT PLUS RIEN ....LES JOIES ..LES NAISSANCES ..LES MARIAGES ET AUSSI LES MORTS DE TOUS CEUX QU'ILS ONT AIMÉ..MAIS AUJOURD'HUI ..C'EST LA MORT DE LEUR PATRIE ...ILS NE LA REVERRONS JAMAIS !!!..ET ÇA ILS LE SAVENT ...C'EST UNE DOUBLE MORT!!!

Ajout de photos

- 6 photos dans Lycée Savorgnan de Brazza (Lazerges) de Josette ZAMMIT

Ajout de photos

- 2 photos dans Autres photos d'hier de Laurent VASILE

Ajout de photos

- 2 photos dans les rues de Bab El Oued de Pierre SONIGO

- 2 photos dans Cap Matifou de Pierre SONIGO

Ajout de photos

- 2 photos dans les Ecole Lelièvre de Pierre SONIGO

Pierre-Emile BISBAL

La page 47.

Maman prépare ma valise. Une valise en plastique vert avec une fermeture éclaire qui court sur trois cotés. En rangeant les vêtements elle essaye d’avoir un air détaché comme si ce qui se prépare ne présentait pas d’importance particulière. Mon père se tient à ses cotés. Lui aussi affiche une attitude trop détendue pour être naturelle. Maman me dit : « Pierre-Emile, écoute, c’est important. Dans cette enveloppe j’ai mis de l’argent. Je la cache dans ton pull bleu. Quand tu arriveras à Port-Vendre si pépé et mémé ne sont pas à la descente du bateau, demande à la dame qui t’accompagne de te mettre dans un taxi pour Amélie les Bains. Les sous c’est pour le taxi » Sur une jolie enveloppe prévue pour une carte de fête est écrit : «Monsieur et Madame Bisbal Pierre, chez Madame Ferrer Avenue du Général De Gaulle (Face au garage Cedo) – Amélie les Bains (P.O) ». Je reconnais la calligraphie appliquée de mon père. Maman va fermer la valise. Je crie « Faut mettre le livre que je suis en train de lire !». Je quitte la chambre de mes parents, cavale dans le couloir et rentre dans mon salon de lecture c’est à dire la chambre de ma grand-mère Ascension. Elle est assise sur son lit. Elle pleure en silence. Mon livre est à coté d’elle. Je fais semblant de ne pas remarquer ses larmes pour ne pas en faire couler davantage. Je sais bien ce qui ce passe. Je pars seul car mes parents veulent me soustraire au danger qui enveloppe nos vies. Bab-El-oued vient de subir un bouclage de plusieurs jours, une guerre en miniature. Mon père, comme tous les hommes du quartier, a du suivre les militaires venus le chercher à la maison. « Ce ne sera pas long » a dit un soldat à maman « Juste le temps d’une vérification d’identité ». Pendant plusieurs jours nous avons été sans nouvelle de papa. Après son départ, l’angoisse a englué notre petit appartement de l’avenue de la Bouzaréah. Et puis mon père est revenu. Il m’a simplement demandé si j’avais été sage avec maman et mémé comme pour vérifier si j’étais capable de tenir mon rôle quand les choses prenaient une vilaine tournure.

Je retourne à la valise, le livre au bout de mon bras tendu. J’ai fait une petite corne à la page que je lisais. « Mais c’est un livre de la bibliothèque ! » remarque maman. Je réponds que oui, mais que ce n’est pas grave. La bibliothèque de la rue Leroux est fermée. Je rapporterai le livre quand je reviendrai. Je dis la chose crânement. Je soutiens le regard de ma mère. Moi aussi je joue le jeu. Le jeu de celui qui croit partir en vacances et qui ne se doute de rien. C’est également mon devoir de les rassurer tous. La valise verte avale le livre.

Je suis parti. Ce voyage beaucoup l’ont fait. Au troisième pont, allongé sur un transat à la toile maculée, éclairé par une lumière électrique indigente, abruti par le bruit constant des machines, respirant les remugles aigres de vomis, les relents de mazout, les odeurs écœurantes des voyageurs entassés. Mes grands-parents m’attendaient au débarcadère. Dommage, je n’ai pas eu besoin de sortir l’argent de sa cachette pour vivre l’aventure du taxi à prendre seul. Sitôt arrivé et ma valise défaite j’ai replongé dans mon livre. Sa lecture s’acheva à Amélie-les-Bains, paisible village de curistes dans les Pyrénées Orientales. Petit cité catalane sans attentat, sans déflagration de bombe, sans sirène stridente, sans décompte macabre de victimes, sans inquiétude au moindre retard d’un membre de la famille, sans mort sur le trottoir avec, comme je l’ai vu, un suaire improvisé fait d’un exemplaire de l’Echo d’Alger dont les pages imbibées de sang se plaquaient sur le corps. Dissimulé à la vue des passants le cadavre n’existait plus. Un homme pressé ne contourna pas la victime et l’enjamba d’une large foulée blasphématoire.

Les années s’accrochèrent les unes aux autres et firent défiler le temps mais je possède toujours ce livre emporté d’Algérie. Ce n’est pas un larcin que de l’avoir conservé et puis, à qui aurais-je pu le rendre ? Au cours de mes nombreux déménagements il m’est arrivé de croire à sa perte mais, à chaque fois, le petit bouquin à la couverture jaune est réapparu. Il est devenu plus qu’un livre, c’est un témoin. Sur une des premières pages, deux cachets à l’encre violette déclinent son identité. Un petit tampon carré dit : « Ville d’Alger Bibliothèque rue Pierre Leroux ». Un autre, plus grand, plus officiel, se compose de deux ovales concentriques. Dans le premier ovale il est inscrit « Ville d’Alger Bibliothèque Municipale ». Dans le second, au centre le mot « Inventaire » avec un nombre marqué à la main : « 128685 ».

Ces tatouages administratifs appartiennent à une réalité aujourd’hui disparue. Il me serait possible de retourner sur ma terre natale. Certains l’on fait. Arpentant les rues de leur quartier, vibrant sous l’assaut des souvenirs, submergés de bonheur et de joie. Je ne pense pas pouvoir vivre la même expérience qu’eux. Les causes et les conséquences de mon départ me l’interdisent. Elles s’intercaleraient forcément entre moi et ces retrouvailles. Elles projetteraient une ombre épaisse et froide qui voilerait le bonheur enfanté par ce pèlerinage sur les lieux de mon enfance. Je ne souhaite pas vivre cette épreuve. Mes souvenirs me suffisent. Et puis, nul ne peut s’en retourner quand le chemin n’existe plus. C’est ce que me rappelle mon livre avec, comme une frontière infranchissable entre l’époque de « là-bas » et ma vie « ici », sa petite corne à la page 47.

Michel SUCH

Merci cher André TRIVES de nous avoir, pour certains d'entre nous, fait découvrir l'amour que le professeur Pierre GOINARD portait à l'Algérie, son pays, notre pays.

C'est vrai que le peuple nouveau est aujourd'hui une espèce en voie de disparition. Génération après génération nous nous éteignons.

" Dékonnéné onnémor" dit la chanson créole.

Aujourd'hui,grâce à vous, le professeur Pierre GOINARD est de nouveau dans la lumière.

Il n'est pas encore venu le temps ou la petite lumière qui brûle en chacun d'entre nous va s'éteindre.

Cette lumière nous la portons au plus profond de notre âme.

Elle se nourrit de cette cassure immense, de cet arrachement douloureux d'avec notre terre nourricière.

Quand la vie nous quitte, cette lumière s'échappe pour rejoindre d'autres lumières.

Il restera toujours, sortie d'on ne sait où, une lumière flamboyante qui comme le soleil couchant va embraser la mer et renaître le lendemain.

Nous étions des enfants, de jeunes hommes, de jeunes femmes. Nous sommes aujourd'hui avec le temps qui passe, nous tous, qui n'avons jamais cessé de construire, les architectes d'une mémoire collective. Continuons...

- page 83 de 124 -