Livre d'or : message de André Trivès
Le : 22/10/2021 16:13
Nous approchons de la Toussaint et nous ne pouvons oublier les parents et les amis, nés et enterrés à jamais en terre d'Algérie.
La rue Cardinal Verdier traçait le parcours de la vie à la mort. Elle prenait naissance sur le marché de Bab el Oued et aboutissait au cimetière de St-Eugène ( Bd de Flandres). Les corbillards municipaux empruntaient régulièrement ce trajet.
Depuis des générations et chaque année, jusqu'en 1961, les deux dernières semaines d'octobre voyaient se dérouler un rituel immuable entre le marché et le cimetière ( créé en 1880 ). Une foule immense empruntait à pied et en famille ce trajet afin de rendre hommage à ses défunts. Durant deux semaines, les trottoirs regorgeaient de fleuristes occasionnels et la rue se colorait de magnifiques arcs-en ciel de chrysanthèmes. Jeunes et vieux, recueillis comme il se doit, remplissaient un devoir générationnel transmis par les us et coutumes hérités de leurs ancêtres : rénover l'encadrement des tombes en fer forgé, nettoyer la pierre des monuments, redorer les inscriptions gravées dans le marbre, désherber les alentours, fleurir sans compter vases et jardinières. Le travail était ardu, c'est pour cela qu'il était entrepris dès la mi-octobre. Pour rien au monde, les descendants de cette tradition séculaire auraient failli à la mission de relier le présent au passé.
Durant cette période du souvenir, où la ferveur remettait en lumière au près des jeunes la mémoire de ceux qu'ils n'avaient pas connus, il ne serait venu à l'idée de personne d'avoir un souci autre que celui d'aller accomplir son devoir en allant se recueillir sur la tombe familiale. Les Juifs et les Chrétiens se rendaient au cimetière de St Eugène, tandis que les Musulmans grimpaient au cimetière d'El Khettar. Les choses avaient été bien pensées : il n'y avait aucune différence, tous avaient la vue sur la mer.
Il y a 60 ans, jour pour jour, en cette fin d'octobre 1961, la population de Bab el Oued et d'Alger ignorait qu'elle rendait hommage à ses morts pour la dernière fois. Comment pouvait-il imaginer qu'un destin aussi injuste allait mettre fin à une tradition séculaire... pire, devoir abandonner pour toujours la tombe familiale. Aujourd'hui, le cimetière de St-Eugène est délabré sur plusieurs endroits, les tombes couvertes d'herbe, les parterres de fleurs absents de l'hommage qui était rendu aux défunts. Il existe toujours des visages pétrifiés dans la porcelaine sur les livres de marbre. Leurs regards d'enfant, de soldat ou de parents souriants restent imperturbables dans le silence des allées désertes. Ils doivent avoir pris l'habitude depuis tout ce temps où personne n'est venu les visiter. Les herbes séchées, les monuments penchés, la rouille épaisse sur le fer forgé, témoignent que la tradition de la Toussaint ne reviendra plus. Dans cette atmosphère pesante, seul le gazouillement éternel des moineaux dans les cyprès ravivent un semblant de gaieté comme un clin d'oeil à l'oubli.
Tous les décors sont à leur place : les cris du stade parviennent du trottoir d'en face, la mer dans son bleu azur caresse la plage de l'Eden à deux pas , des nuages blancs entourent la Basilique de Notre Dame d'Afrique comme un diadème, un vent tiède descend de la collines de Sidi Ben Nour. Non, rien n'a changé.
Depuis 1962, dans le monde où l'on nous a obligés à vivre, y a-t-il un enfant de Bab el Oued qui ait trouvé dans la docte société métropolitaine, ou dans la savante littérature qui s'entasse dans la poussière des bibliothèques, un Directeur de Conscience ou un Maître à Penser ? Moi, jamais ! Tous ceux qui ont construit les valeurs auxquelles je crois, les exemples auxquels je me réfère, reposent toujours dans le cimetière de Saint-Eugène. Paix à leur âme.
La rue Cardinal Verdier traçait le parcours de la vie à la mort. Elle prenait naissance sur le marché de Bab el Oued et aboutissait au cimetière de St-Eugène ( Bd de Flandres). Les corbillards municipaux empruntaient régulièrement ce trajet.
Depuis des générations et chaque année, jusqu'en 1961, les deux dernières semaines d'octobre voyaient se dérouler un rituel immuable entre le marché et le cimetière ( créé en 1880 ). Une foule immense empruntait à pied et en famille ce trajet afin de rendre hommage à ses défunts. Durant deux semaines, les trottoirs regorgeaient de fleuristes occasionnels et la rue se colorait de magnifiques arcs-en ciel de chrysanthèmes. Jeunes et vieux, recueillis comme il se doit, remplissaient un devoir générationnel transmis par les us et coutumes hérités de leurs ancêtres : rénover l'encadrement des tombes en fer forgé, nettoyer la pierre des monuments, redorer les inscriptions gravées dans le marbre, désherber les alentours, fleurir sans compter vases et jardinières. Le travail était ardu, c'est pour cela qu'il était entrepris dès la mi-octobre. Pour rien au monde, les descendants de cette tradition séculaire auraient failli à la mission de relier le présent au passé.
Durant cette période du souvenir, où la ferveur remettait en lumière au près des jeunes la mémoire de ceux qu'ils n'avaient pas connus, il ne serait venu à l'idée de personne d'avoir un souci autre que celui d'aller accomplir son devoir en allant se recueillir sur la tombe familiale. Les Juifs et les Chrétiens se rendaient au cimetière de St Eugène, tandis que les Musulmans grimpaient au cimetière d'El Khettar. Les choses avaient été bien pensées : il n'y avait aucune différence, tous avaient la vue sur la mer.
Il y a 60 ans, jour pour jour, en cette fin d'octobre 1961, la population de Bab el Oued et d'Alger ignorait qu'elle rendait hommage à ses morts pour la dernière fois. Comment pouvait-il imaginer qu'un destin aussi injuste allait mettre fin à une tradition séculaire... pire, devoir abandonner pour toujours la tombe familiale. Aujourd'hui, le cimetière de St-Eugène est délabré sur plusieurs endroits, les tombes couvertes d'herbe, les parterres de fleurs absents de l'hommage qui était rendu aux défunts. Il existe toujours des visages pétrifiés dans la porcelaine sur les livres de marbre. Leurs regards d'enfant, de soldat ou de parents souriants restent imperturbables dans le silence des allées désertes. Ils doivent avoir pris l'habitude depuis tout ce temps où personne n'est venu les visiter. Les herbes séchées, les monuments penchés, la rouille épaisse sur le fer forgé, témoignent que la tradition de la Toussaint ne reviendra plus. Dans cette atmosphère pesante, seul le gazouillement éternel des moineaux dans les cyprès ravivent un semblant de gaieté comme un clin d'oeil à l'oubli.
Tous les décors sont à leur place : les cris du stade parviennent du trottoir d'en face, la mer dans son bleu azur caresse la plage de l'Eden à deux pas , des nuages blancs entourent la Basilique de Notre Dame d'Afrique comme un diadème, un vent tiède descend de la collines de Sidi Ben Nour. Non, rien n'a changé.
Depuis 1962, dans le monde où l'on nous a obligés à vivre, y a-t-il un enfant de Bab el Oued qui ait trouvé dans la docte société métropolitaine, ou dans la savante littérature qui s'entasse dans la poussière des bibliothèques, un Directeur de Conscience ou un Maître à Penser ? Moi, jamais ! Tous ceux qui ont construit les valeurs auxquelles je crois, les exemples auxquels je me réfère, reposent toujours dans le cimetière de Saint-Eugène. Paix à leur âme.
