pied noir
Né à Bab El Oued - 1948 - ALGER
 

Livre d'or : message de André Trivès

De : André TrivèsEnvoyer un mail

Le : 27/09/2021 10:33

SLIMANE ET OMAR
L'enfance ce sont des moments de vie insouciants rangés méticuleusement dans la bibliothèque de sa mémoire. Il suffit d'une photo en noir et blanc délavée, d'un son, d'une odeur ou la lecture d'un mot pour qu'elle revienne vous transpercer d'émotion. Par hasard, je suis tombé sur une photo ancienne prise en 1954 où l'on voyait notre voisin charbonnier Omar... Mon regard s'embua immédiatement à la vue de son visage souriant ; il ravivait mon enfance à Bab el Oued.
Omar et son frère Slimane DOUDOU tenaient un commerce de charbon face au magasin de vins et liqueurs de mes parents au 4 de la rue des Moulins. Originaires de Bounoura près de Ghardaïa (Mzab), ils m'avaient vu naître en 1941. Entre mes parents et les Doudou, il y avait bien plus que de l'amitié. Pendant les années 39/40 où mon père fut mobilisé sur le front en France, Slimane rendit de nombreux services à ma mère qui gérait seule le magasin avec la charge d'élever mon frère aîné âgé de 3 ans. Slimane intervenait quotidiennement pour placer les lourds tonneaux de vin sur le chantier ; sans son aide, ma mère n'aurait pas pu assurer la marche du commerce.
La droguerie d'Omar et Slimane, couverte d'une poussière noire de charbon du sol au plafond, donnait l'impression de descendre dans une mine souterraine. Dans ce commerce, les produits de lessive et d'entretien vendus au détail et à l'air libre vous piquaient les yeux et la gorge. A la droite de l'entrée se trouvait une barrique contenant de la sciure de bois et au dessus une balance romaine pesait le charbon, seule énergie à alimenter le kanoun. Dans la pièce du fond était stocké jusqu'au plafond un monticule instable de charbon. Inévitablement, souvent, la montagne de charbon dégringolait brutalement, semant la panique dans le magasin où un immense nuage de poussière noire se répendait comme l'encre d'une sépia. Les femmes en haïk blanc sortaient précipitamment sur le trottoir pour respirer ; elles étaient toutes noires de la tête au pied. Et Slimane comme un capitaine de navire en train de sombrer, sortait le dernier enveloppé de poussier noir en train de se dissiper lentement. Son sourire gêné à la "Afric-film" ressortait le blanc lumineux de ses yeux et de sa dentition, alors, il se confondait en excuses auprès de la clientèle et des voisins, et l'incident était clos.
Dès l'entrée dans le magasin, on était saisi par une ambiance sinistre où l'ampoule électrique recouverte de poudre fine distillait une lumière tamisée comme dans une catacombe romaine. Deux calendriers côte à côte étaient fixés au mur : le traditionnel des postes françaises et celui de l'Hégire écrit en arabe où une main de Fatma sertie de paillettes conjurait le mauvais sort. Un petit comptoir servait de caisse et croulait sous la paperasserie : les factures et le traditionnel carnet de crédit fait aux clients n'échappaient pas à la poussière de charbon qui s'insinuait de partout. Sur les rayonnages il en était de même ; là s'entassaient des produits les plus hétéroclites : kanoun, lampe à pétrole, veilleuses, fourneau à pétrole, déboucheurs de fourneaux, mèche à lampe, bougies, cristeaux de soude, boules de naphtaline, pinceaux à chaux en alfa, lavette en filasse, éventail et soufflet pour kanoun, alcool à brûler et pétrole tirés avec une pompe d'un tonneau métallique, lessiveuses, savon de Marseille en paillettes, blanc d'Espagne, brillantine Roja, le "ça sent bon" (banita), paquets de lessives Bonux, pompes à flytox, poudres à teintures, henné, encens(jaoui) et pour les superstitieux : graines pour kanoun(fassour) et tarentes séchées (téta). A chaque vente, il époussetait le produit en soufflant énergiquement d'une expiration profonde comme un trompettiste de jazz afin de retrouver l'étiquette et percevoir le prix. Je me revois âgé de 5 ou 6 ans dans le calme d'un après midi d'été, Slimane me juchait en amazone sur le cadre de son vélo et me faisait faire le tour de l'immeuble par la rue de Chateaudun et la rue du Roussillon. L'air chaud caressait mon visage et me donnait une sensation de rafraîchissement. Chaque midi, son magasin dégageait des odeurs de cuisine ; Slimane préparait son repas. Je le revois activant par saccade la pompe du fourneau à pétrole comme une pompe à bicyclette et me disant poliment : " André, tu manges avec moi ?" Slimane et Omar, travailleurs immigrés dans leur propre pays, travaillaient à Bab el Oued loin de leur famille qu'ils allaient retrouver à tour de rôle une fois tous les 2 ou 3 ans. A cette occasion ils s'habillaient avec fierté dans le traditionnel costume des gens du Mzab tout de blanc vêtu ; enfin ils allaient retrouver femme et enfants qu'ils avaient regardés durant tous ces longs mois de labeur sur de minuscules photos toutes délavées. C'était çà leur vie à Bab el Oued ; remplie de scènes pittoresques, une époque totalement révolue que nous partagions parce qu'elles faisaient partie de notre destin commun. Dans le quartier nous nous connaissions de père en fils depuis des générations. Les fils prenaient la suite des parents et cela semblait éternel. Les charbonniers Slimane et Omar rendaient des services à tout le quartier et tout le quartier les considérait comme de la famille

 

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