Né à Bab El Oued - 1948 - ALGER

 

Keyword - carrières Jaubert

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André TRIVES

Le : 18/12/2008 00:24

NOËL A BAB EL OUED, C'ETAIT HIER...

Souvenons-nous de ces moments d'enfance impérissables:

Les galoches déposées soigneusement devant le sapin tout illuminé de mille feux éclatants avec des bougies en équilibre sur l'extrémité des branches ployant sous la neige, l'âtre de la cheminée chargé de bûches de bois posées sur un lit de braises rougies qui réchauffait le coeur des admirateurs en herbe, des paquets cadeaux multicolores cerclés de ruban rose destinés à toute la famille, la neige couvrant de son blanc manteau les toitures des maisons et les arbres endormis comme une chantilly décorant un gâteau, le Père Noël tout de rouge vêtu avec une longue barbe blanche, arrivant de nulle part dans un traîneau rempli de présents et tiré par quatre rennes toujours souriants, des enfants les yeux écarquillés découvrant les jouets tant désirés, à faire rêver les enfants du monde entier: c'était ce que l'on découvrait avec exaltation chaque année à Bab el Oued dans la classe de Madame Winckler, notre institutrice du cours préparatoire de l'école Lelièvre, lorsqu'elle affichait au tableau noir la gravure de décembre relative à la leçon de vocabulaire. On demandait à la maîtresse où pouvait avoir lieu cette scène décrite au tableau, et elle nous répondait: "c'est le Nord, là où il y a des montagnes!"; alors , on avait encore plus de mal à comprendre car nous aussi on vivait dans le Nord de l'Afrique, et à Bab el Oued, nos "montagnes" s'appelaient la Bouzaréa, Sidi Benour et Notre Dame d'Afrique. Chez nous, Noël se passait au balcon, même si tous les deux ou trois ans, une averse de grêle brutale blanchissait le quartier pour quelques heures et nous faisait découvrir à la récréation dans la cour de l'école, ces maudites engelures. Comme à l'accoutumée, l'hiver à Bab el Oued demeurait le cancre de la classe des saisons. C'est donc dans un ciel constellé d'étoiles scintillantes que l'on imaginait la plus belle des crèches bibliques; le chariot de la Grande Ourse nous donnait l'impression, après en avoir découvert l'existence au cours d'une leçon de géographie, qu'il allait nous livrer des surprises dans cette nuit magique chargée de mystère pour tous les enfants.

La hotte de nos parents n'était jamais en surcharge dans la douceur de cette nuit algéroise qui brillait comme en été. On rangeait notre paire de "tchanglès" au pied du lit et on restait éveillé toute la nuit à l'insu de nos parents jusqu'au tintamarre qui avait lieu vers les six heures du matin lorsque le jouet était déposé à proximité. C'est les yeux pleins de "lagagne" que l'on découvrait hébété et souriant de fatigue la surprise que l'on nous avait réservé. On n'en était pas encore à choisir sur catalogue le seul et unique jouet qui nous était destiné. Cela ne nous empêchait pas d'être tout excité à l'idée de montrer tout à l'heure au copain dans la rue l'objet qui allait nous amuser quelques heures jusqu'à ce qu'il ait rendu l'âme.

A Bab el Oued, dans les années d'après guerre, les enfants étaient experts pour jouer sans jouet et créer un monde merveilleux. On était des créateurs de rêve utilisant génération après génération, l'art du rien; c'est avec des riens que l'on passait de mémorables journées de jeu avec les camarades "en bas" la rue. Tout était récupération: des bouts de bois, des roseaux coupés aux carrières Jaubert, du papier journal, de la ficelle, des chiffons, de la terre glaise, des noyaux d'abricots, des boites d'allumettes, des roulements à billes; c'étaient nos matières premières et l'imagination collective faisait le reste.

C'était vraiment hier, il y a soixante ans...

André TRIVES

LES PARDALES DE LA CANTERA

Il y a des mots de notre langage disparus à jamais; ils demeurent enfouis dans une mémoire endormie. Mais il suffit d'un bruit et d'une écoute sentimentale pour qu'ils ressurgissent immédiatement et vous restituent des moments de vie passée intacts de vérité.

Je longeais le port de ma ville d'exil, le vent d'ouest claquait les haubans des bateaux amarrés le long du quai; comme à l'accoutumée je m'apprêtais à vivre des instants de sérénité à respirer le parfum iodé de la mer. Soudain passant à proximité d'une place arborée, j'ai perçu le chant d'un oiseau qui se distinguait du brouhaha de la rue. Mon attention fut complètement extirpée du présent, je n'étais plus dans mes baskets, je n'étais plus ici, j'étais à nouveau de là-bas, j'étais transporté à Bab el Oued dans une époque d'insouciance et d'exaltation comme seuls les enfants savent cultiver.

Un mot a jailli en moi pour désigner l'auteur de cette mélodie saccadée, ce n'était pas le mot "oiseau", mais "pardale", le signifiant en Valencien, la langue de mes grands parents originaires de la province de Valence en Espagne et venus s'installer dans le quartier vers 1910. Le travail était commencé, les douleurs se faisaient de plus en plus pressantes, l'accouchement de ma mémoire se déroulait bien malgré moi entre la beauté de la mer et les bruits métalliques de la ville. Et les mots qui racontent, décrivent ou transmettent l'histoire d'une vie étaient là comme avant: "pardalettes"(petis oiseaux), "probrette" (le pauvre), "tiquette" (petit), "qué vols ? " (que veux-tu ?), "bona nit" (bonne nuit), "la lumia sa paga" ( la lumière est éteinte), "no ténies de conichimint" (tu n'a pas d'intelligence), "esta gitate"(il est couché), "gordo" (gros), "salute y força en el canoute" (salut et force dans le ...), etc... etc...

Ces ibériques apportèrent à notre quartier une coutume méditerranéenne agréable et sympathique qui traduisait une grande sensiblité et une forme de générosité qui ravissaient tout le monde: qui ne possédait pas à sa fenêtre ou à son balcon une cage avec des oiseaux que l'on entretenait amoureusement ? C'était une manière de créer de la gaîté et du plaisir autour de soi, de les partager avec ses voisins; et tous en avaient bien besoin.

A la fin d'une journée harassante à exercer les métiers du batiment, à extraire des blocs de chaux aux carrières Jaubert ou à genoux dans les champs ou sur les routes avec un mouchoir à quatre noeuds sur la tête, les mains souvent meurtries, le regard brisé de fatigue sur un visage noirci par un soleil impitoyable, ils retrouvaient au retour le soir dans leur appartement exigus un peu d'humanité en s'occupant des soins quotidiens qu'ils accordaient aux couples de canaris, de serins ou de chardonnerets.

Nettoyer la sole de zinc couverte des fientes, changer l'eau de l'abreuvoir, fixer aux barreaux un os de sépia pour faciliter l'affûtage du bec, préparer le nid pour les prochaines naissances, compléter la mangeoire de millet acheté chez Salord rue de l'Alma, proche du débit de tabac de notre ami Momo, passer énergiquement un clou rouillé et humide sous le cou de l'animal pour soigner un goitre, organiser les accouplements en cherchant dans le voisinage une femelle reconnue pour ses qualités de chant. Oui, c'était un beau moment d'humanité qui s'échangeait entre l'homme en liberté dans une vie totalement confisquée par les contraintes, et l'oiseau privé de liberté sifflotant chaque jour sa joie de vivre.

Pour tous ces ornithologues d'occasion mais passionnés, c'était une façon de mettre la campagne à sa fenêtre afin de profiter et de faire profiter du chant d'allégresse de nos pardalettes. Elle venait compléter le phonographe à manivelle qui dispensait aux travers des fenêtres et des portes toujours ouvertes, les airs de Carmen, de la Belle de Cadix ou les chants du ténor Caruso. Ainsi la cantéra résonnait de ces petits bonheurs qui se partagaient entre tous. En 1954, vers 6h du matin tout Bab el Oued fut réveillé en sursaut par le tintamarre des pardales pris de panique dans leur cage. Personne ne comprenait la raison de cette frayeur qui s'était emparée subitement de nos petits volatiles. Quelques minutes plus tard, je dis bien quelques minutes plus tard, nos maison dansaient comme des quilles: nous vivions en direct le tremblement de terre d'Orléansville.

Aujourd'hui, plus de cage à nos fenêtres, plus d'oiseaux à nos balcons pour colporter de maison en maison la joie et la gaîté qui se font si rare dans nos coeurs. Il me revient une ritournelle que nos aïeux entonnaient à la fin des repas:"

"La ouela fa roz sin séba, el ouelo dit que no vol, la ouela salsa li péga, el ouelo li tranca le pérol".

Les pardales de la cantéra se sont tus avec le vent qui s'énervait sur la rade, le clapotis des vagues sur la coque des bateaux me rappelait que le temps passe inexorablement, ma mémoire endormie s'est figée de nouveau.

JE DEDIE CE MOMENT DE VIE A MOHAMED NEMMAS DIT MOMO, CET AMI, CE FRERE ALGERIEN DEVENU UNE ETOILE QUI BRILLE A JAMAIS DANS LE CIEL DE BAB EL OUED.